Le temps scellé, de Pascal Convert

Publié le par Etudiants Paris 8

Le Temps scellé de Pascal Convert, à la Force de l'art.

Article de Marie Luce Liberge

Pour le blog de l'université Paris 8: artiste, une profession ?

jeudi 14 mai 2009


Le temps scellé, du même titre que le livre de Tarkovski, est une sculpture de Pascal Convert actuellement exposée au Grand Palais  pour la seconde édition de  La Force de  l'Art. Cette sculpture  évoque l'histoire d'Epstein, un juif polonais communiste, engagé dans la résistance pendant la guerre de 39/45. Elle fait aussi figurer, de manière suggestive, l'histoire intime d'Epstein et son fils. Dans le livre de Tarkovski le sculpteur qui sculpte le temps représente le cinéaste qui marque et inscrit la temporalité. Ici la sculpture marque un instant par l'immobilité figé d'un objet fini. Le sculpteur est aussi celui qui sculpte la pensée, qui scupte le regard, celui qu'il convient de porter sur la mémoire.

De forme carré, réalisée avec du plâtre, du fer et du cristal, cette sculpture repose sur la représentation d'un bac en plâtre encadré par de grandes barres de fer qui viennent le sceller  presque comme un coffre. Au sein de ce qui figure ce large bac, se trouvent les sculptures d'Epstein et son fils, des sculptures figuratives en plâtre  également, qui rappellent les bas reliefs d'église et que l'artiste a placé à l'horizontal. Sur cette sculpture qui représente Epstein et  son fils, l'artiste a versé du cristal qui, au contact du plâtre, s'est brisé par accident.


Indépendamment de la narration qui est à l'origine de ce travail et du rapport à l'histoire qu'il induit, en quoi peut on dire qu'il questionne la sculpture et en l'occurrence la sculpture contemporaine? Comment, après des  remises en questions majeures du sculptural, par des figures aussi diverses que Constantin Brancusi, Alberto Giacometti, Nicolas Schöffer, Antoni Gaudi, Alexandre Calder ou Richard Serra par exemple... peut on encore questionner la sculpture, et  cela, au moyen de la figuration ? Mais d'ailleurs qu'est - ce qu'une sculpture ? Et qu'est-ce qu'une sculpture contemporaine ? Qu'est - ce qu'un travail contemporain ?  Dans son oeuvre justement intitulé "Qu'est ce que le contemporain ?" Giorgio Agamben définit l'individu contemporain comme " celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps". Le travail de Convert questionne une thématique qui n'est plus de notre temps, car il n'évoque pas le temps actuel et ne fait pas échos au temps  immédiat.  L'artiste fait usage de procédés figuratifs dépassés; pourtant il s'inscrit dans le champ de l'art contemporain. En quoi peut on donc qualifier son travail de contemporain ?

Enfin, comment, à partir d'une narration, dépasser l'idée du récit et dans le cas de Convert, de la commémoration ? Après les dadaïstes, peut-on encore traiter de l'Histoire sans risquer de rendre illustratif ou risquer de reléguer au commentaire ce qui se revendique d' un travail plastique ? Comment parler d'un sujet complexe comme la mémoire à travers la sculpture ? De tous temps et dans toutes les cultures, de nombreux artistes ont cherché à inscrire la mémoire, à en parler, à l'évoquer, mettant en lumière le caractère "mouvant" , impalpable et pourtant immuable de celle-ci...Comment donc une sculpture figurative peut elle représenter une entité abstraite comme la mémoire et son mouvement. Comment rendre visible le non visible ? Cette question n'est pas sans rappeler la phrase de Paul Klee qui affirme :  "l'art ne représente pas le visible il rend visible " et qui met  quelque peu à mal l'idée de la figuration. Comment la sculpture figurative de Convert rend-elle visible ? C'est le genre de questionnements auxquels invite le Temps scellé de Pascal Convert.

Convert, à travers le temps scellé, semble dépasser l'idée de la commémoration et élargit le thème de sa sculpture à un sujet  universel : la mémoire.


Dans le temps scellé, Pascal Convert propose une œuvre où le socle et la sculpture s'épousent et font corps. Les sculptures d'Epstein et son fils sont placées à l'horizontal au sein même du socle censé les soutenir et les élever. Le socle avale ici les figures qu'il est censé représenter. La sculpture fait apparaitre, en ce sens, une disparition ou disparaitre une apparition. Cette ambivalence répond aux perpétuels aller-retour des mouvements de la mémoire, au danger qu'elle court régulièrement à disparaitre, à être éludée, voire à être modifiée. Convert rend compte d'une réalité liée à la mémoire plus qu'il ne la commente et rend visible l'équilibre menu sur lequel celle-ci repose et chemine.


Par ailleurs, les figures d'Epstein et son fils sont presque fantomatiques et fuyantes et viennent renforcer cette impression d' apparition/disparition. Figées dans le cristal brisé elles semblent courir le risque de se noyer ou  donnent l'impression d'être enfermées dans un bloc d'eau glacée dont on se demande s'il ne s'apprête pas à se briser ou à fondre. Cette ambigüité sur le rôle représentatif possible de la glace au sein d'une sculpture figurative vient troubler l'idée du souvenir. Le souvenir dont on se dit qu'il court tous les dangers: celui d'être avalé sur la pente douce de l'oubli, d'être brisé peut-être par la pensée révisionniste, ou d'être noyé dans la masse informe, mouvante, incertaine et floue de la restitution historique.


L'oubli est aussi figuré par l'idée d'un cadre qui n'est pas sans rappeler celui de la photo qui enferme ici des images étranges, celles de ces sculptures où les visages sont finalement peu identifiables et comme reléguées à une sorte d'anonymat bien que représentées de manière réaliste. Le cadre scellé rappelle l'idée du coffre fort comme pour figurer le caractère précieux de la mémoire et sa nécessité à l'enfermer dans une représentation. Enfin, les spectateurs sont ici concrètement convoqués physiquement. Ils sont invités à se pencher comme au bord d'un bac empli d'eau pour regarder les sculptures dans la sculpture. Alors que la sculpture se met ici en abîme le spectateur est convoqué à se courber pour la voir, ainsi que pour regarder son propre reflet parmi les bris de glace survenus par hasard dans l'œuvre. Ainsi "qu'est-ce que se regarder" questionne la sculpture... Est-ce que se regarder soi même passerait par la nécessité d'un regard sur l'Histoire et donc sur la mémoire inciterait peut-être à penser le Temps scellé ...


La sculpture en tout cas, rend ici visible une ambivalence liée à la réalité invisible de la mémoire, au sein d'une autre ambivalence, celle de la forme qui vient presque nier ce qu'elle est censé ériger, qui vient affirmer l'image par la négation suggérée de celle-ci.

 

Enfin, si Convert traite en effet d'un sujet passé,  sa thématique principale est la disparition de la mémoire dont le caractère contemporain raisonne parce qu'elle rappelle une nécessité relative à la construction mentale des nouvelles générations en devenir. Et bien que les moyens utilisés par Convert rappellent la sculpture classique il en prend le contrepied, semble la "désanoblir" pour inscrire un mouvement, une ambigüité et faire percevoir un équilibre. Celui sur lequel s'assoie la mémoire dite collective et qui permettrait, peut être, la construction de la mémoire individuelle. En ce sens Convert fait le pari d'un travail qui semble audacieux, dans lequel la sculpture semble tout à la fois se nier et s'affirmer, où le souvenir vient s'ancrer et se noyer, où le sujet semble dépassé et indépassable. L'artiste semble sceller un instant, un instant passé et mort à jamais qu'il fait pourtant revivre, celui particulier d'un père et son fils.


A une époque où le contemporain brasse les informations dans un fast food visuel et textuel, étourdissant et vertigineux, l'artiste en prend le contre temps, à la manière des films de Tarkovski qui suspendent également l'instant, Convert contredit  le rythme de l'époque actuelle, ce rythme  effrénée de l'image où tout défile, et tout en prenant à contre courant son époque et sa logique il inscrit, peut être, par la sculpture, un acte plastique "contemporain".

 

 

 

 

 

 

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