"Epuration élective" de Fayçal Baghriche

Publié le par Etudiants Paris 8



"Epuration élective" de Fayçal Baghriche.


 

Par Marie Luce Liberge

Pour le blog "artiste, une profession ?", de l'Université Paris 8.

Mercredi 20 mai 2009.


Dans "épuration élective", actuellement exposé au Grand Palais à l'occasion de la seconde édition de la Force de l'art, Fayçal Baghriche investi tout le pan d'un mur qu'il colore en bleu. Ce fond, qui empli tout  l'espace du mur  fait aussi figurer des étoiles de différentes tailles. Cette peinture ressemble presque à un dessin. Pour  réaliser cette image,  Fayçal Baghriche s'est inspiré du dictionnaire, précisément de la page des drapeaux qu'il a déshabillé. Vêtue d'un costume céleste, cette page, dont la fonction première est de renvoyer à une information, se travesti... en ciel. La page de dictionnaire passe alors d'un message informatif relatif à des symboles nationaux et donc à des réalités géo politiques liées à l'idée de frontière, à un message poétique qui appelle à la contemplation, à l'évasion, à une certaine fantasmagorie... Le spectateur, invité à voyager sans visa  dans son propre imaginaire face aux étoiles, se voit  placé face à une réalité qui élude la possibilité de la territorialité.
Etre face à "épuration 
élective" c'est donc voyager dans le plan de la peinture, dans l'aplat qui efface le symbole  pour faire apparaitre des questionnements. Ici donc, plus de drapeaux, de la peinture, des étoiles, un mur face aux autres, nous,  les spectateurs, qui sommes amenés à considérer une simple réalité qui entre en contraste avec l'aspect artificiel de l'idée de la frontière.

Le dictionnaire renvoie aussi au savoir, à la connaissance mais ici, il est, d'une certaine manière, mis à mal. "Qu'est - ce que le savoir" peut aussi questionner ce travail. La question suivante pourrait être une dialectique relative à ce travail :"est-ce que savoir induit le fait d'assimiler des symboles et de se ranger de façon évidente du côté de la connaissance artificielle construit par l'être humain, ou est-ce que savoir induit l'observation et la considération de l'environnement naturell qui contexctualise la vie humaine ?".


Mais cette oeuvre rappelle surtout cette  phrase de Gustave Flaubert, extraite d’une lettre adressée à George Sand le 5 Juillet 1869: «Tous les drapeaux ont été tellement souillés de sang et de merde qu'il est temps de n'en plus avoir, du tout

Avec "épuration  élective" Baghriche propose  une représentation du ciel faussement naïve dont le style rappelle le graphisme du jeu de société, évoquant peut être ainsi la possibilité d'un "vivre ensemble" ludique où ce qui sépare ne réside plus dans la différence culturelle entre les hommes. Ces derniers, au contraire, dans ce travail de Fayçal Baghriche, se voient réunis et relégués au même plan; ils se retrouvent tous face à un même élément,  la verticalité d'un mur d'étoiles.  Une barrière d'étoiles pour  seule frontière à traverser nous dirait l'oeuvre ? Une frontière où ce qui figure est déjà mort mais brille cependant... à la manière d'une vanité peut être... Ou d'une utopie. Mais qu'est - ce qu'une utopie ? C'est un espace qui n'a pas de lieu. Le questionnement sur l'utopie  n'est pas sans appeler à la réflexion sur le concept d'hétérotopie inventé par Michel Foucault et explicitée lors une conférence de 1967 intitulée « Des espaces autres ». Alors que l'utopie est l'espace qui n' a pas de lieu, l'hétérotopie est au contraire le lieu autre qui peut connaitre une finalité. Alors de quoi nous parle "épuration  élective "? D'un possible ? D'une tour de Babel qu'il s'agirait de conquerrir frontalement les pieds sur terre ? D'un désert d'utopie ? Ou bien d'un désir d'utopie ?

Enfin, le titre même de l'oeuvre pose également question. "Epuration  élective" pourrait tout autant être une tautologie qu'un oxymore. Epurer c'est purifier. Mais épuration est un terme extrêmement violent qui n est pas sans allusion à l'idée du génocide. Et le mot "électif" est un qualificatif qui, au contraire, est chargé d'une connotation positive, il indique que le nom qualifié à été élue, choisi, positivement désigné...Comment identifier ce titre ? S'il s'agit d'une tautologie son rôle est-il d'entrer en contraste avec l'oeuvre qui semble habitée tout de même d'une certaine tendresse. S'il s'agit d'un oxymore, pourquoi donc un oxymore ? Pourquoi faire cohabiter un terme si violent comme le mot "épuration" à côté de l'adjectif "élective" qui indique un choix ? Et si c'est un oxymore, dans ce cas, quelle est sa vocation face à la peinture ? Aussi ce titre vient-il brouiller les pistes d'une lecture possiblement univoque apportant les pistes d'une pluralité de lectures, convoquant une complexité du regard sur l'oeuvre.


"Epuration  élective" est donc un travail plastique simple dont les idées qui en émanent  déclinent le questionnement. Un travail qui refuse le cadre et la limite: le cadre du savoir dit universel que symbolise le dictionnaire et le cadre de la peinture, la limite du symbole et la limite de la toile. Inscrite à même le mur, "épuration élective" est réalisée "in situ", faisant siéger sa matière dans le lieu qu'est la pensée.

En face d' "épuration élective", "souvenir", une autre oeuvre de Fayçal Baghriche est disposée de façon à agencer une installation; il s'agit d'un globe lumineux qui tourne sur lui-même de manière accélérée et dont la vitesse ne permet plus de voir les frontières naturelles du relief de la Terre.  "Epuration ellective" est une oeuvre en soi suffisamment riche pour susciter le questionnement et la contemplation, et elle aurait peut-être pu se passer de l'association de "souvenir"  qui semble appeler à des interrogations et des perceptions qui lui sont propres.

 



Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article