Article sur Damien Hirst par Marine Chollet 23 76 11
Article consacré à Damien Hirst.

" La vie a perdu contre la mort, mais la mémoire gagne dans son combat contre le néant. " Tzetan Todorov, Les abus de la mémoire.
Révélé par le collectionneur et publicitaire Charles Saatchi, Damien Hirst compte aujourd’hui parmi l’un des artistes les plus chers et les plus médiatiques du monde de l’art. Damien Hirst est né en 1965, à Bristol en Grande-Bretagne, puis a étudié au Goldsmith’s College of Art de Londres de 1986 à 1989. Il entame une carrière de commissaire d’exposition mais conserve une pratique artistique en tant que sculpteur. Représenté par la galerie Saatchi, il y organise en 1988 avec d’autres artistes du Goldmith’s College, une exposition intitulée Freeze, qui fut à l’origine de la naissance du courant des Young British Artists. Ce courant emprunte une " tactique du choc " et utilise des matériaux singuliers ainsi que des animaux, comme le fameux requin de Hirst conservé dans du formol (représenté ci-dessus). En 1995, Damien Hirst est lauréat du Turner Price. Il vit et travaille à Londres.
Une structure métallique, qui n’est pas sans rappeler les figures minimalistes, d’un blanc ascétique, nous plongerait presque discrètement dans l’univers médical des " blouses blanches ". Damien Hirst a d’ailleurs exposé dans des cabinets médicaux pour lesquels il met en scène divers objets extraits de " la vie réelle ". Un cadre est alors posé : celui du domaine scientifique qui étudie ici un phénomène de la biologie ou la décomposition. On pourrait croire que l’on se trouve dans un musée d’histoire naturelle ou de sciences plutôt que dans une galerie d’art ! En effet, dès 1992, pour que " l’art soit plus réel que ne l’est une peinture ", Damien Hirst commence à travailler sur une série constituée de cadavres d’animaux (cochon, vache, mouton, requin,…). Les bêtes peuvent être coupées afin qu’apparaissent au spectateur l’extérieur de l’animal mais également son intérieur. Elles sont montrées au public dans de grands parallélépipèdes servant d’armature pour des aquariums, puisque les animaux y baignent dans du formol, faisant oeuvre de fait de cercueils. Les formes organiques de la charpente des animaux s’opposent ici à la forme géométrique qui les contient qui n’est pas sans rappeler l’œuvre de Jeff Koons plongeant des ballons de basket dans des aquariums.
Le naturel est mis sous verre et d’une certaine manière mis en boîte pour être conservé. En capturant ces animaux, c’est à la fois la mort que Damien Hirst emprisonne et tient entre ses mains, comme pour retenir un temps toujours trop bref à vivre. L’artiste en appelle ici à la mémoire car ses sculptures, bien que ralentissant de manière non négligeable le processus de putréfaction engendré par la présence physique et charnelle des corps des animaux morts, sont belles et bien amenées à disparaître. En effet, celles-ci perdent progressivement leurs couleurs et se délitent. L’œuvre de Damien Hirst témoigne de l’évanescence de la vie, du temps fuyant et nous échappant, de ce même temps qu’il tente de maîtriser en le cernant de rigides contours métalliques, en introduisant du formol, élément de conservation dans ces oeuvres. L’artiste fait également preuve de provocation devant l’horreur suscitée par la vision d’une chair exhibée sans pudeur, et même crûment, tel un atelier de boucherie ou un scientifique s’exerçant à la dissection dont la pratique suffirait à faire de nous des végétariens modèles.
Mais la provocation est devenue acidulée par le regard nostalgique qu’imposent ces sculptures. En effet, nul ne peut regarder les œuvres de Damien Hirst en ignorant sa mort prochaine. A travers ces sculptures, Hirst nous renvoie à notre propre finitude ainsi qu’au caractère éphémère de la vie. Celles-ci agissent sur nos consciences comme des vanités chargées de nous ramener à notre condition de mortels sur une terre qui renferme des corps inertes. Les œuvres de Hirst s’attachent à piquer directement notre cœur en nous rappelant que nous sommes tous égaux devant la mort ; nous n’y échapperons pas. Personne ne saura éviter le fatal sort ou l’emprisonnement dans un temps mesuré, calculé, écoulé, et pour finir l’enfermement dans un contenant ; celui d’un corps vieillissant et pour terminer et plus symboliquement celui d’une âme reposant sous une pierre tombale. Ainsi, les œuvres de Damien Hirst ont pour point de convergence le traitement du rapport entre la vie et la mort, entre l’éphémèrité de l’une et l’éternité de l’autre, soit l’expérience des évolutions du corps dans le temps.