Gilles Barbier

Publié le par Etudiants Paris 8




Gilles Barbier exposé au Grand Palais à l'occasion de la Force de l'art 02.



Pour le blog de l'Université PARIS 8: artiste, une profession ?
Par Marie Luce Liberge



Dans son œuvre plastique, une sculpture sans titre exposée au Grand Palais, à l'occasion de la seconde édition de la Force de l'art, Gilles Barbier fait référence au texte le terrier de Kafka.

Cette œuvre littéraire retrace les investigations souterraines d'une taupe dont la seule frayeur est d'en croiser une autre. Cet animal est une métaphore de l'être humain face à ses investigations métaphysiques, face à l'absurdité et la complexité de la condition humaine à laquelle ce dernier est acculé. Cette taupe semble utilisée par  Barbier comme un jalon d'écriture visuel et textuel qui ouvre les galeries de possibilités mentales et plastiques.

Si Barbier semble avoir coutume de se frayer un cheminement dans les méandres du langage, dans les sentiers du texte et de l'image, il inscrit ici l'univers singulier, poétique et personnel d'un grand tourniquet qui ne fait qu'imiter le pas déambulatoire et  métaphysique humain qui tourne en rond de façon sempiternelle.

Ce tourniquet prend également la forme d'un grand livre ouvert, d'une grande BD ou d'une bibliothèque improbable où l'emprunt du verbe et du texte se rend possible par la perception mentale, sensible et physique. Car ici le corps du spectateur est convoqué. En effet le mouvement du tourniquet amène ce dernier à avancer ou reculer selon la manière avec laquelle celui-ci est positionné face à l'oeuvre.

L'œuvre de Barbier se présente de la façon suivante: un grand tourniquet noir sous la forme d'un grand livre ouvert en plusieurs doubles pages présente quatre diptyques eux même découpés en douze parties. Ces diptyques sont des gouaches qui n'ont pas toutes été réalisées la même année et l'œuvre fait évènement en les réunissant exceptionnellement à l'intérieur d'une forme qui figure une sculpture. Cette sculpture que l'on pourrait donc qualifier d'interactive inscrit un mouvement régulier à un rythme arrêté à une lenteur extrême. Ce mouvement perpétuel et très infime semble inscrire également le temps, celui de la pensée qui s'élabore peut-être, du verbe qui s'ingère et se digère, de la créativité en gestation...

Si l'absurdité métaphysique s'avère donner le ton à cette oeuvre qui montrerait l'impossibilité du sens, l'absurdité et l'étrangeté de situations insolites le font également. La démarche de Barbier part d'ailleurs d'une certaine absurdité et d'un non sens total dans l'attitude qu'il à recopier des textes, à écrire à l'aveugle (comme une taupe!), à se lancer dans la quête du significatif en partant d'un élément justement dénué de sens et souvent incongru.  L'idée forte résiderait donc ici: la mise en friche de l'absurdité et le chantier du langage textuel, la rencontre entre le textuel et le visuel, ainsi que l'émanation de formes où  ces différents éléments trouvent une correspondance, le tout en lien avec une certaine prise en considération du hasard.
 
Par ailleurs, Gilles Barbier ne semble  pas être artiste à vouloir discourir du monde ni à souhaiter prétendre à quelque théorie que ce soit. Loin de vouloir énoncer des vérités ou essayer d'analyser le monde il préfère se laisser traverser et faire jaillir une forme et témoigner d'une gestation. Aussi, il y a quelques années l'artiste a-t-il, par exemple, recopié, de façon quasi maniaque, toutes les pages du dictionnaire. Engagé dans un rapport très particulier avec l'écriture, qui pour lui, est donc un moyen de dégager du sens, il lance un processus d'écriture, il se saisit d'un jaillissement de sens ou d'idée, pour faire émerger des formes visuelles qui font échos à "l'invisible". D'après Paul Klee, 'l'art ne reproduit pas le visible il rend visible". De même Barbier semble rendre visible, d'une certaine manière, une réalité que l'on ne peut appréhender des yeux. Un paradoxe de nombres d' oeuvres qui inscrivent dans le visuel figuratif du non visible et auquel ce travail de Barbier peut faire échos.
 
Enfin, au sein d'un cheminement permanent qui passe du langage textuel au visuel Barbier s'emploie à les faire s'interagir, brouillant les pistes d'une compréhension nette, univoque et plausible, éludant la possibilité de l'affirmation, noyant le potentiel des lectures à sens unique. Mais si son intention est d'échapper à l'explication, à l'explicite,  à la mise en place du discours et à l'évidence du regard qui ferait consensus et réduirait le champ d'appréciation de l'œuvre, il n'en demeure pas moins que son travail reflète une investigation, qu'elle témoigne non seulement d'un processus bien sur, mais aussi du monde et de la vie, comme toute oeuvre qui échappe, forcément, à son créateur.
Aussi, tout le questionnement sur le(s) langage(s) omniprésent dans l' œuvre de Barbier parle -t-il d'une nécessité propre à l'être humain qui consiste à se forger et à forger sa pensée par le langage textuel, au sein d'une quête si ce n'est philosophique, existentielle et plastique, au sein peut être aussi d'un décor, cette fuite qui se rend possible dans les galeries mentales de la créativité.  

Le travail de Barbier, traite aussi, en général, de la question du corps. Ici on retrouve cet aspect de l'une de ces préoccupations qui, dans cette œuvre, relègue le langage au même plan que la nourriture. Le corps ici aussi est placé au premier plan avec l'usage des métaphores de l'estomac, de l'intestin, mais aussi du cerveau. Le texte est montré comme un aliment à digérer, à stocker, à conserver. Le corps et l'élaboration de la pensée étant placé, dans l'illustration des différents diptyques, comme procédant d'un même mécanisme, faisant partie intégrante d'un système similaire. Manger du langage c'est semble t il, se frayer des ouvertures inconnues, que l'être humain, tout la comme la taupe qui est un animal dénué du sens de la vue, ne peut appréhender à l'avance, c'est s'ouvrir des galeries  inconnues et solitaires où siègent des langages visuels et textuels qui permettent un certain foisonnement anarchique de la vie et engagent à la poésie.

L'humour qui caractérise souvent le travail de Barbier est ici aussi une dominante de l'oeuvre. De nombreux petits yeux qui font également office de bulles de bandes-dessinées parcourent certains diptyques. Les bulles de bandes dessinées sont entreposés comme des oignons dans un terrier. Des acariens qui appartiennent peut être à la solitude des vieilles bibliothèque sont représentés de façon macroscopique et prennent la taille d'animaux domestiques. Des vers, qui rappellent le corps en putréfaction mais aussi les vers de terre que l'on utilise pour aller à la pêche, sont munis de dents et clament des passages d'histoires de BD, faisant ici office de personnages fictif d'une BD à reconstituer. Plusieurs transversales de terriers sont représentées à taille humaine tant et si bien que le spectateur pourrait se figurer  pouvoir s'y faufiler. Ainsi, placé dans la position de la taupe le spectateur est-il invité à investir les galeries visuelles et langagières de l'artiste, lequel cherche, là aussi, à noyer leur certitude.
 
Gilles Barbier, d'après ses dires, se fait porteur d'un art à l'état "gazeux" dont la route nébuleuse ne connaitrait nulle direction, si ce n'est celle de l'imaginaire... On le sent frayer les galeries passionnées d'un terrier qu'il partage à travers cette œuvre où le spectateur est renvoyé à investir les siennes.


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