Réflexion sur le titre par Marine Chollet 237611

Publié le par Etudiants Paris 8

Réflexion sur le titre.

 

Le titre…, il nous fait voir l’œuvre d’une certaine façon ; si le tableau avait été nommé autrement, dans bien des cas nous aurions été sensibles à d’autres détails, d’autres organisations. Introduction, donc, mais pas seulement, c’est quelque chose qui demeure, court avec, le titre allant devant comme une sorte d’annonciateur. Heraut de l’œuvre, certes, mais en même temps " maître de cérémonie ", pendant tout le temps que nous considérons l’œuvre, le titre nous surveille. "

 

Michel Butor, Les mots dans la peinture.

 

 

Les titres des œuvres d’art ont souvent vu affluer une foule de candidats à la contemplation d’une peinture s’empressant de les découvrir, de les lire, tandis qu’ils sont longtemps passés inaperçus, boudés et échappant alors aux études des théoriciens notamment. Ainsi Littré ne connaît que les titres de livres et d’œuvres imprimées. Au 19ème siècle, Pierre Larousse est le tout premier à inclure dans le sens du mot " titre " " désignation du sujet traité dans un livre " précisant qu’un emploi " plus rare " de titre s’exerçait : " nom d’une œuvre musicale ou picturale donné par l’auteur lui-même ou la postérité ".

Pourtant, à la fin du 20ème siècle, on remarque un intérêt supérieur porté sur celui-ci. Nous détenons déjà quelques réflexions amorcées sur le titre, dont un extrait de l’ouvrage intitulé Les mots dans la peinture de Michel Butor. Ainsi, à travers ce texte questionnant la ou les fonctions du titre dans la peinture, il semblerait pertinent de se demander quel(s) rôle(s) joue(nt) le titre et s’il joue le même rôle dans chaque composition plastique où si à chaque œuvre correspond une fonction du titre. Le titre a-t-il des fonctions applicables à l’ensemble des peintures où a-t-il un rôle unique pour chaque œuvre ?

Tout d’abord nous observerons la première fonction du titre pour Michel Butor et nous la confronterons à des exemples, puis nous étudierons la deuxième définition du titre selon Michel Butor qui subira encore nos tests devant d’autres peintures que nous lui proposerons tout en dégageant la fonction de leur titre respectif, enfin nous terminerons sur le troisième rôle du titre au sein de l’œuvre pour M. Butor toujours soumise à une remise en cause.

 

Pour M. Butor, le titre se présente tout d’abord comme une  " introduction " à l’œuvre.

Le titre intéresse le spectateur de l’œuvre et oriente son regard sur ce qu’il y a à voir, du moins ce qui semble le plus important à lire dans l’œuvre. Il cible notre œil. Ainsi le tableau devrait être vu par tous de la même façon. Il donne l’axe de lecture du tableau, ce vers quoi notre attention doit se tourner en priorité. Le titre ordonne et impose un regard sur l’œuvre, il nous demande de voir ceci ou cela selon les cas. Il éclaire sur le thème et le sujet de la peinture comme une introduction dans une copie d'un élève. Ici M. Butor ajoute donc au titre une autre fonction au titre que de désigner un tableau, de le différencier d’un autre, de le nommer. Il est comme l’objectif d’un appareil photo cadrant sur ce que l’on doit voir, comme un index montrant la direction.

Le cas d’une peinture de Raphaël semble effectivement donner au titre cette importance que M. Butor lui prête. Avec une fresque intitulée La Nymphe Galatée, datant de 1512-1514, conservée à Rome dans la villa Farnesina, il est évident ici que la fonction du titre de pointer le doigt sur ce qu’il y a à voir, sur ce qu’il faut voir en priorité, le reste n’étant que décor, est manifestement existante. Le titre désigne le sujet, présente, identifie la personne à remarquer, comme si le fait qu’elle soit placée au centre de la composition ne suffisait pas. Effectivement le titre vient renforcer l’effet de la composition ; l’environnement dans lequel est visible la nymphe sera seulement aperçu mais non réellement vu. Le titre a ce pouvoir selon M. Butor d’indiquer à l’œil ce qu’il doit voir. Fonction vérifiable à travers cette fresque. Seulement, il s’agit d’une œuvre ici de type narrative. Or il existe des toiles ne traitant pas d’une histoire fictive, mythologique ou historique. Mais alors, pour ces toiles ne donnant à voir aucun sujet ou personnage le titre suffit-il à annoncer ce qui va être vu et ce qui doit être observé ?

Selon moi, il est inconcevable que certains travaux puissent détenir un titre qui guide notre œil vers ce qu’il faut voir. Car si la fonction d’un titre est de cadrer, de définir le centre d’intérêt du tableau alors cela signifie qu’il est une hiérarchie entre les éléments à l’intérieur même du tableau. Or certaines œuvres ne sont plus construites sur la principauté d’un élément au détriment des composants du reste de la toile. Ainsi, on comprend mal comment un titre tel que One (number 31, 1950) de 1950 d’une œuvre de l’artiste américain Jackson Pollock exposée à New York au Museum of Modern Art puisse désigner ce que l’on voit. Ce titre traduit seulement le fait que la toile est le numéro 31 parmi une série d’autres toiles où l’artiste peint sous l’impulsion de l’émotion, tandis qu’une danse proche de la transe l’anime. La date permet juste de montrer la période, l’année à laquelle elle appartient, peut être pour établir une chronologie parmiles différentes toiles. Ainsi le sujet ici étant l’émotion, et l’authenticité de ses sentiments, le titre ne peut guère indiquer dans ce cas-ci ce qu’il faut voir en priorité. Ni les termes fluidité, émotions, authenticité n’apparaissent ! M. Butor aurait-il fait preuve d’une trop généralisante réflexion, trop globalisante ? C’est ce qu’il semble en tout cas. De même lorsque Kandinsky propose en 1925 Jaune, Rouge, Bleu exposée au Centre National D’art Moderne Georges Pompidou de Paris voudrait-il dire que ce sont les couleurs jaune, rouge et bleu qu’il faille observer absolument ? Ce titre n’évoque-t-il pas en revanche l’intention du peintre, c’est-à-dire de produire une peinture " pure " où le travail sera avant tout d’ordre plastique et non iconique ? N’y-a-t-il pas à voir tout d’abord une traduction de la musique, de ce qui l’habite en son intérieur ? D’autre part, songeons à Watteau qui laisse un ami nommer son tableau de 1717 Embarquement pour l’Ile de Cythère, conservé à Paris, au Musée du Louvre. Ce tableau pourrait également contrarier la fonction que M. Butor donne au titre car ici le titre propose le contraire de ce qui est peint sur la toile, à savoir le départ de l’Ile ou le retour et non pas le départ pour l’Ile. Pour Watteau et son ami, le titre avait avant toute chose pour fonction d’attirer le client.

On peut donc constater que M. Butor n’a pas tort de dire que le titre cadre sur l’élément à voir mais nombre de tableaux peuvent démontrer le contraire. Cette fonction n’est pas toujours celle que le titre endosse. Le titre peut donc être le moyen de désigner une toile pour qu’elle soit nommable, identifiable, ou servir à classer des toiles par ordre chronologique. Mais aussi à montrer à quoi s’intéresse le peintre, sur quel outil ou constituant plastique il travaille. Ou bien encore moyen de faire vendre.

 

Mais le titre selon Michel Butor peut aussi se faire " annonciateur " signale-t-il.

Le titre n’a pas seulement pour tâche de le nommer, de le désigner, ni celle non plus d’annoncer et d’avertir le spectateur sur ce qu’il y a à voir. Ce titre l’accompagne toujours, donc il est un élément important pour l’œuvre. M. Butor affirme ici qu’en un sens l’œuvre a besoin du titre, ce sont deux entités allant de pair, indissociable si l’on souhaite réussir à lire l’œuvre telle que l’artiste l’a voulu. Le terme d’annonciateur signifie apporter la vérité, une vérité divine. Le titre révèlerait donc la vérité de l’œuvre, il la contiendrait. Ainsi le titre donne la clef du tableau, donnant d’une certaine manière des pistes essentielles à la compréhension de l’œuvre. Le titre donne ainsi un moyen d’accès au sens car il libère le sujet du silence plastique dans lequel l’œuvre est emprisonnée car il s’agirait d’un langage pictural plus difficilement déchiffrable selon M. Butor.

Le Moïse sauvé des eaux de Poussin, œuvre classique du début du 17ème siècle détient un titre donc la fonction présentée par Butor est pleinement assumée. Le sens n’est rien d’autre que le titre de l’œuvre. Qui ignore l’histoire du petit Moïse recueilli des eaux par la femme du roi d’Egypte ou la pharaone. Le sens est là, ce grand tableau pour illustrer l’épisode de ce petit garçon adopté par le pharaon. De même pour La Nymphe Galatée de Raphaël. Qui connaît l’histoire de la nymphe ou le mythe accède au sens du tableau. Citation, référent que le titre ne manque pas d’indiquer. La Nymphe Galatée, tirée par des dauphins, sur une conque est la proie d’un géant qui aspire à la séduire. Mais l’on sait pourquoi Galatée a ce sourire narquois malgré les amours qui tentent de la faire tomber amoureuse : Galatée ne succombera pas. Ainsi le titre par référence nous renvoie à la mythologie. Il ne s’agit pas d’une nymphe, mais de la nymphe Galatée. Le titre par référence permet de resituer l’image dans son contexte narratif. Qu’est-ce qui sans le titre nous permettrait de savoir qui est le personnage ? Ce que raconte la scène ? Rien sans le titre, d’où cette fonction essentielle de donner le sens de l’œuvre. Cependant est-ce valable pour toutes les œuvres ?

Selon moi, encore une fois, l’affirmation de M. Butor englobe peut-être un très grand nombre d’œuvres néanmoins, le titre ne suffit pas toujours à donner à l’œuvre tout son sens. Avec un titre tel que Saint Jean-Baptiste de Caravage (1608, la Valette, Cathédrale de Saint Jean) est-il possible de comprendre que par le rouge et l’obscurité s’opposant au clair, que la fourrure s’opposant au bâton donnant la direction ou nous soutenant il y a la mise en scène d’un affrontement entre le monde du mal et le monde du bien. Entre une divinité, et une animalité exprimée en l’homme ? Non, le titre ici ne peut rendre compte de ce sens là. Ou même, chez Egon Schiele, Nu féminin assis au bas bleu (1914, Vienne) peut-on voir à travers le titre seulement que le peintre imprègne cette figure de jeune femme de ses angoisses à la fois de mort et d’amour. Le titre exprime la mort, la maladie cachée sous la peau ? Encore une fois réponse négative. Le titre ici sert seulement à décrire la scène, ce qui est vu, ce à quoi on a à faire. De même, Max Ernst dans La Toilette de la Mariée (1940, Venise, Collection Peggy Guggenheim) ne veut pas dire que le sens est là. Non, ici la fonction du titre n’est pas claire, ambiguë. Ou est la Mariée ? On ne la voit pas. Le fait qu’il puisse s’agir de l’évocation du mariage de Ernst et d’une de ses amies est possible mais le titre est loin de nous livrer le sens de l’œuvre de manière évidente. Il s’agit surtout ici du fantasme de Ernst symbolisé par l’Oplop et l’organe sexuel que peut être cette lance se dirigeant vers le ventre d’une des femmes.

On notera donc que le titre n’a pas obligatoirement fonction de révéler la vérité de l’œuvre, ce qu’elle transmet, son sens. Quel sens peut-il y avoir pour One (number 31, 1950) qui soit bien sûr en rapport avec le travail sur les émotions, le mouvement de Pollock dans ses drippings ? Le titre peut donc ne servir qu’à décrire la scène peinte par exemple.

 

Le titre d’après Butor éviterait donc aussi les non-sens, mauvaises interprétations. Car s’il est annonciateur il ne peut proposer plusieurs vérités sur un même thème.

Le titre organisant donc le spectacle que donne à voir le tableau contemplé par le spectateur, nous ordonne une vision de l’œuvre et nous impose un regard, appelle telle observation et/ou telle réflexion. Le titre ne se contente pas de nous suggérer une manière de voir et une manière de comprendre l’œuvre, il la réclame. Le titre tel un gardien de conscience nous surveille comme s’il n’y avait bien qu’une seule façon de saisir le sens de l’œuvre. Le titre semble alors donner des cadres ou limites à l’étude et à la contemplation du tableau, il paraît dresser des murs quant aux fuites éventuelles vers diverses interprétations qui s’éloigneraient de ce titre même. Ainsi le titre évite que l’on voit des choses que le tableau ne propose pas et inversement propose le sens que nous ne voyons pas, étouffant ainsi toute possibilité d’erreur et d’incartade. Mais certains titres de tableau ne sont-ils pas trop implicites pour suggérer le sens unique ou peut-être en décalage par rapport à ce qui est visible ? Ne sont-ils pas lacunaires ? De plus une œuvre ne peut-elle pas être polysémique, être dotée d’une potentialité particulière à la diversité des explications ?

Rauschenberg a dit " C’est en comparant mes titres avec mes tableaux que je leur trouve un sens, j’ai alors le sentiment de ne pas m’être trompé. Mais inversement quand je regarde mes tableaux je découvre que le titre leur communique quelque chose ". Ici l’on voit clairement que son titre colle à un sens et non pas à plusieurs sens, du moins il ne mentionne pas de pluralité. Le fait que le titre révèle l’œuvre, évitant les non-sens et donnant le sens unique est également vrai pour la Nymphe Galatée, pour Moïse sauvé des eaux. Il n’est ici qu’une interprétation possible, celle pour l’une renvoyant au mythe, pour l’autre à l’histoire. On est dans une peinture de type narrative qui dans les deux cas ne veut rien dire de plus que ce qu’elle raconte. On est dans l’illustration. Le discours de M. Butor trouve alors des justifications. Mais d’après les questions posées précédemment, il semble bien qu’une troisième fois son discours puisse être réfuté.

Ainsi, malgré ce que déclare Rauschenberg, dans Canyon (1959), le sens unique est-il l’observation de la traduction plastique d’un canyon ? Selon moi, il y a plus qu’une masse rocheuse à voir. N’y-a-t-il pas davantage une sorte d’expression d’enfermement entre ces murailles de roches ? Et l’oiseau empaillé n’est-il pas le fait de l’existence d’une menace ?… Il n’y a apparemment plus le Canyon à voir, mais ce qu’il est et représente pour Rauschenberg. Le titre ici nous aide à trouver le sens mais est insuffisant. Il est plus à l’état d’indice. Il ne fait qu’introduire un sens sans être l’annonciateur. A propos, chaque œuvre n’est-elle pas ouverte à de multiples propositions d’interprétations ? Dans la Gamme d’amour de Watteau (18ème siècle), on peut voir à la fois la déclinaison des âges de l’amour (amour juvénile, mature ou de la vieillesse, et maternel) mais également cette domination du pôle nature, sur le pôle culture. Les sentiments et le lyrisme écrasant l’intellect. Ainsi donc l’œuvre n’a pas forcément un sens.

On soulignera que l’usage du terme annonciateur est trop fort car si le tableau parfois peut délivrer le sens, il peut également y en avoir plusieurs que le titre ne propose pas forcément.

 

Pour conclure, nous pouvons dire que les idées avancées par Michel Butor quant à la fonction du titre n’est pas inintéressante et fausse, seulement elle est beaucoup trop générale, on y trouve de très nombreuses objections. Ainsi le titre peut avoir une ou plusieurs fonctions selon les cas telles que comme le dit M. Butor indiquer ce qu’il faut voir en priorité, révéler le sens de l’œuvre, surveiller que l’on ne fait pas de contre-sens, ni même que l’on accorde trop d’importance à un élément du tableau jugé secondaire pour le sens du titre. Mais au-delà des propositions de M. Butor, le titre, comme nous l’avons vu, peut aussi traduire la recherche intellectuelle de l’artiste, sa préoccupation plastique mais aussi seulement être un numéro qui ne donne pas de sens, ni d’oriente l’œil mais permet d’identifier le tableau, de la nommer ou bien de le placer, de le situer dans le temps. Le titre prend donc des fonctions diverses qui ne s’excluent pas les unes les autres.

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