Exposition consacrée à Jean Rustin
Exposition consacrée à Jean Rustin
14 octobre 2008-17 janvier 2009
86 rue Quincampoix
Paris 3ème.
Article critique consacré à Jean Rustin.
" J’en avais trop vu moi des choses pas claires pour être content. J’en savais de trop et j’en savais pas assez. Faut sortir, que je me dis, sortir encore. Peut-être que tu rencontreras Robinson. C’était une idée idiote évidemment mais que je me donnais pour avoir un prétexte à sortir à nouveau, d’autant plus que j’avais beau me retourner et me retourner encore sur le petit plumard je ne pouvais accrocher le plus petit bout de sommeil. Même à se masturber dans ces cas-là on n’éprouve ni réconfort, ni distraction. Alors c’est le vrai désespoir.
Ce qui est pire c’est qu’on se demande comment le lendemain on trouvera assez de forces pour continuer à faire ce qu’on a fait la veille et depuis déjà tellement trop longtemps, où on trouvera la force pour ces démarches imbéciles, ces mille projets qui n’aboutissent à rien, ces tentatives pour sortir de l’accablante nécessité, tentatives qui toujours avortent, et toutes pour aller se convaincre une fois de plus que le destin est insurmontable, qu’il faut retomber au bas de la muraille, chaque soir, sous l’angoisse de ce lendemain, toujours plus précaire, plus sordide.
C’est l’âge aussi qui vient peut-être, le traître, et nous menace du pire. On n’a plus beaucoup de musique en soi pour faire danser la vie, voilà. Toute la jeunesse est allée mourir déjà au bout du monde dans le silence de vérité. Et où aller dehors, je vous le demande, dès qu’on n’a plus en soi la somme suffisante de délire ? La vérité, c’est une agonie qui n’en finit pas. La vérité de ce monde c’est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n’ai jamais pu me tuer moi.
Le mieux était donc de sortir dans la rue, ce petit suicide. Chacun possède ses petits dons, sa méthode pour conquérir le sommeil et bouffer. Il fallait bien que j’arrive à dormir pour retrouver assez de forces pour gagner ma croûte le lendemain. Retrouver de l’entrain, juste ce qu’il fallait pour trouver un boulot demain et franchir tout de suite, en attendant, l’inconnu du sommeil. Faut pas croire que c’est facile de s’endormir une fois qu’on s’est mis à douter de tout, à cause surtout de tant de peurs qu’on vous a faites. "
Source : Céline (Louis-Ferdinand), Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard, " Folio ", 1972.
Toiles grises suspendues dans l’espace blanc d’une galerie immaculée ; tâches d’encre sur une page propre et lisse de tout gribouillis. Bardamu aurait-il fait brusquement sursauté de frayeur l’éternel scribe de nos vies autrefois si paisibles ?… C’est que loin du naïf regard onirique sur l’homme de Rousseau, Jean Rustin, à l’instar de Céline dans son Voyage au bout de la nuit, observe l’être humain dans sa nudité crue pour le soustraire de tous ses apparats et ne conserver que son essence même afin d’en révéler enfin une réalité décomposée par un regard sans merci ni pitié.
Personnages cernés par d’épais contours qui ne tentent que de capturer le vide dont ces êtres semblent être habités, Jean Rustin peint l’homme tel qu’il le perçoit. Des gris colorés aux coups de crayon papier, la palette de l’artiste peut être comprise en échos à la souillure originelle que porte l’homme en lui. Entre ombre et lumière, la vérité tend à se faire entendre par qui sait observer même dans l’obscurité. C’est que l’artiste donne ici à montrer ce que la culture tentait de dissimuler. Sans détournement, il ouvre la porte à notre vulnérabilité commune et nous rappelle humblement la fragilité de nos êtres. Son œuvre agit telle un cor sonnant nos angoisses, nos peurs, nos faiblesses… Ces êtres, dont on n’est plus très à même de distinguer s’ils sont féminins ou masculins à moins d’en observer l’appareil génital, ouvrent sur notre part d’ombre.
Seule, dans des espaces clos, la figure humaine ne surgit de l’ombre que pour donner à voir sa souffrance, que pour offrir au spectateur la surdité de son cri mal étouffé. Là, devant lui, gît l’homme de douleur. Et dans le croisement d’un regard, se comprennent, les êtres frères…Œillades des personnages attaquant leur public d’une vérité ; celui de la monstruosité. Face à face qui heurte les consciences en imposant une vision de la vanité de nos mondaines actions. Chairs mises à nues sans pudeur, ni retenue, Jean Rustin peint l’horreur qui dévore les corps. Une horreur qui ne se lit qu’à la lisière de notre finitude, de nos instincts primitifs qui poussent vers des abîmes plus détestables. De cette lecture, les tableaux de l’artiste deviennent de véritables miroirs, pour l’âme qui se penche pour y voir le reflet de sa propre condition humaine.
Vanité aussi de nos existences devenues le terreau de notre difficulté à vivre devant l’absurdité du monde. Hantise de la mort et de la douleur qui sont le lot de tout à chacun, les mises en scène de ces corps ne sont pas sans rappeler celles d’un Bacon peignant tout simplement la viande humaine quand Jean Rustin peint la chair dans ce qu’elle offre de pitié et de disgrâce. On hésitera peut-être entre provocation et pornographie mais toujours le spectateur, même parfois répulsé et scandalisé, saura regarder avec compassion ces hommes et ces femmes qui ne sont autre que nos alters egos , conférant ainsi aux toiles de l’artiste un magnétisme pour l’homme effaré de se retrouver…
Couple près de la fenêtre. Acrylique, 1995, 130*162 cm.

MARINE CHOLLET
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